Comment vos yeux peuvent-ils sembler secs après un travail sur écran et pourtant pleurer ? Cela paraît contradictoire. Mais une surface oculaire humide n’est pas forcément bien protégée. Pour comprendre pourquoi la lecture sur écran peut provoquer des picotements ou des brûlures, il faut regarder ce qui passe habituellement inaperçu : le fin film de larmes et le mouvement de vos paupières.
Les larmes ne font pas qu’humidifier l’œil
Les larmes sont produites en permanence. Chaque clignement les répartit sur l’œil. Ce film humidifie et protège la cornée, la partie transparente située à l’avant de l’œil. Les larmes ne contiennent pas seulement de l’eau : des substances grasses participent aussi à cette protection. L’Assurance Maladie souligne donc l’importance de leur quantité et de leur qualité.
Le bord des paupières abrite de petites glandes qui sécrètent des substances grasses : les glandes de Meibomius. Elles contribuent à la stabilité du film lacrymal. Entre deux clignements, ce film s’amincit ; le clignement complet suivant le répartit à nouveau. Selon l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS), son instabilité peut aussi entraîner une vision temporairement fluctuante ou floue.
La sécheresse peut venir d’une quantité insuffisante de larmes, mais aussi d’une évaporation trop rapide. Ces deux problèmes peuvent coexister. Le Centre belge d’information pharmacothérapeutique (CBIP, document en néerlandais) décrit ainsi une affection aux causes multiples. Cela explique pourquoi apporter davantage de liquide ne résout pas toujours tout le problème.
Un livre pour comparer avec l’écran
Il est tentant d’accuser l’écran. Mais quel rôle joue la lecture attentive elle-même ? Pour le savoir, des chercheurs ont filmé 50 personnes sans symptômes de sécheresse oculaire pendant six lectures de six minutes chacune, sur papier et sur des écrans. Ils ont compté les clignements et les fermetures incomplètes des paupières.
La fréquence des clignements diminuait pendant toutes les lectures, par rapport au fait de regarder tranquillement une image. La lecture électronique augmentait aussi la proportion de clignements incomplets. L’étude met donc en évidence deux aspects : l’attention requise pour lire et la manière dont les paupières se ferment pendant cette activité.
Il s’agissait de tâches brèves chez des personnes aux yeux sains. L’expérience montre un changement du clignement ; elle ne permet pas de prévoir les symptômes après une journée de travail entière. Elle n’explique pas non plus définitivement pourquoi les fermetures étaient plus souvent incomplètes pendant la lecture électronique.
L’intervalle entre deux clignements
Le film lacrymal doit protéger la surface de l’œil jusqu’au clignement suivant. Si celui-ci tarde ou si les paupières ne se ferment pas complètement, cette protection peut devenir moins efficace. Cela correspond au mécanisme d’évaporation et de diminution de la qualité du film lacrymal décrit par le CBIP. Voilà pourquoi les chercheurs s’intéressent à la manière de cligner, au-delà du nombre d’heures passées devant l’écran.
Un œil irrité peut alors produire davantage de larmes. Cette réaction réflexe ne corrige pas nécessairement l’instabilité initiale. Des yeux qui pleurent peuvent donc aussi donner une sensation de sécheresse ou de sable. L’INRS décrit ce larmoiement paradoxal. C’est une explication possible, pas un diagnostic fondé sur un seul symptôme.
Pourquoi votre collègue n’a aucune gêne
Un même écran ne signifie pas des conditions identiques. Air sec, courants d’air, lentilles et certains médicaments peuvent intervenir. L’âge, des changements hormonaux ou une maladie peuvent modifier la production de larmes. La recommandation belge de Gezondheid en Wetenschap (en néerlandais) cite l’attention visuelle prolongée, mais aussi d’autres causes et facteurs aggravants.
Les chiffres sur l’utilisation des écrans demandent donc de la prudence. Si les personnes qui travaillent beaucoup sur ordinateur signalent davantage de symptômes, cela ne dit pas encore quelle part revient à l’écran, à l’environnement ou à une affection préexistante. Une association amorce une explication ; une expérience ciblée peut en tester un élément.
Un filtre, une pause ou un clignement ?
Dans une étude menée auprès de 47 personnes en bonne santé, les chercheurs ont comparé cinq conditions pendant vingt minutes de travail sur ordinateur portable : ne rien modifier, utiliser des larmes artificielles, faire une courte pause, employer un filtre de lumière bleue ou contrôler le clignement. Les larmes artificielles et le clignement contrôlé limitaient davantage la hausse des symptômes que l’absence de mesure. Une pause réduisait aussi la hausse d’un score de symptômes, mais ceux-ci augmentaient encore. Le filtre n’apportait pas de bénéfice dans cet essai.
Cette comparaison aide à explorer un mécanisme plausible. Elle reste toutefois brève : vingt minutes de lecture ne prédisent pas automatiquement l’effet d’un changement pendant plusieurs mois.
Un essai en double aveugle chez 120 utilisateurs d’ordinateur présentant des symptômes n’a pas non plus trouvé de différence de fatigue oculaire après deux heures de travail entre des lunettes filtrant la lumière bleue et des lunettes témoins à verres clairs. La fatigue oculaire est un critère plus large que la sécheresse. Ensemble, ces essais ne fournissent pas de base solide pour présenter un filtre de lumière bleue comme une solution à la sécheresse.
Un rappel de clignement peut-il aider ?
Un essai randomisé publié en 2021 a comparé des rappels fréquents et moins fréquents chez des utilisateurs d’ordinateur souffrant de sécheresse oculaire. Sur 50 personnes inscrites, 46 ont terminé l’étude. Après quinze jours, le score de symptômes était plus favorable avec les rappels fréquents. À ce moment-là, aucune différence n’était démontrée entre les groupes pour la fréquence des clignements ou la stabilité mesurée du film lacrymal.
Une étude de 2025 chez 40 jeunes adultes a comparé une application d’entraînement au clignement à l’absence d’intervention. Après trente jours, les symptômes et certaines mesures, dont les clignements incomplets, s’amélioraient. Les participants étaient surtout des femmes ; le groupe témoin ne recevait pas de fausse application. Il est donc difficile d’exclure le rôle des attentes. Le film lacrymal ne revenait pas non plus complètement à la normale. C’est une piste d’aide complémentaire, pas la preuve qu’une application guérit la sécheresse.
Ce que cela change pour votre journée
La recommandation belge conseille de cligner régulièrement, de faire des pauses sans écran et d’éviter les facteurs aggravants comme les courants d’air ou la climatisation. Les larmes artificielles peuvent soulager, mais ne résolvent pas toujours la cause ; votre pharmacien peut vous aider à les choisir. Ce sont des recommandations pratiques, sans garantie qu’une seule mesure convienne à chacun.
Si la gêne persiste ou s’aggrave, faites examiner vos yeux. Signalez aussi vos lentilles et vos médicaments. N’arrêtez pas vous-même un traitement prescrit. L’Assurance Maladie recommande de consulter si les symptômes persistent et, avec des lentilles, si la gêne ne disparaît pas rapidement.
La question ne porte donc pas seulement sur la lumière émise par l’écran. Le mouvement de vos paupières, la stabilité de vos larmes et votre environnement méritent aussi de l’attention. Ce sont des pistes utiles — et la raison pour laquelle une gêne persistante demande davantage qu’une solution standard.
